L’industrie française des semi-conducteurs : vers une indépendance stratégique face aux tensions géopolitiques ?

L’industrie française des semi-conducteurs : vers une indépendance stratégique face aux tensions géopolitiques ?

Un secteur stratégique dans un contexte géopolitique instable

Face aux tensions croissantes entre les grandes puissances mondiales — notamment les États-Unis, la Chine et Taïwan — l’approvisionnement en semi-conducteurs est devenu une question hautement stratégique. Ces microcomposants électroniques, indispensables à l’industrie numérique, automobile, médicale et militaire, sont le cœur battant de la plupart de nos technologies modernes.

La France, tout comme l’Union européenne, commence à reconsidérer sa dépendance à l’égard de l’Asie, en particulier de Taïwan et de la Corée du Sud, qui concentrent une grande partie de la production mondiale de semi-conducteurs avancés. En effet, plus de 60 % de ces composants sont produits en Asie, dans des zones jugées de plus en plus instables sur le plan géopolitique.

L’industrie française des semi-conducteurs : état des lieux

L’industrie des semi-conducteurs en France repose sur un écosystème robuste mais encore sous-dimensionné par rapport aux grands leaders mondiaux. L’un des principaux acteurs français est STMicroelectronics, basé entre la France et l’Italie, qui joue un rôle clé dans la fabrication de composants pour l’automobile, les télécommunications, et l’Internet des objets (IoT).

Aux côtés de STMicroelectronics, de nombreuses entreprises innovantes gravitent, telles que Soitec, spécialisée dans les substrats pour semi-conducteurs, ou encore Leti, institut de recherche technologique du CEA à Grenoble, qui collabore avec des industriels pour concevoir la prochaine génération de puces électroniques.

La région de Grenoble — souvent surnommée « la Silicon Valley française » — constitue le cœur de cet écosystème. On y retrouve une concentration d’acteurs publics et privés, de start-ups spécialisées et de centres de recherche, formant un tissu technologique unique en Europe.

Relocaliser la production : un enjeu de souveraineté

Le retour des stratégies industrielles nationales dans les politiques publiques relance le débat sur la souveraineté technologique. La pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont mis en lumière la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. La France souhaite désormais sécuriser ses approvisionnements en relocalisant une partie de la production de semi-conducteurs sur son territoire.

Cette ambition ne peut être dissociée du cadre plus large de la stratégie européenne. L’European Chips Act, lancé en 2022 par la Commission européenne, vise à porter la part de l’UE dans la production mondiale de semi-conducteurs de 10 % à 20 % d’ici 2030. Il s’accompagne d’investissements massifs, estimés à plus de 43 milliards d’euros.

Dans ce cadre, la France a annoncé plusieurs projets d’envergure :

  • La construction d’une nouvelle usine de STMicroelectronics et GlobalFoundries à Crolles, pour un investissement de près de 6 milliards d’euros.
  • Le renforcement des capacités de recherche et développement à Grenoble et Saclay.
  • Des fonds dédiés aux start-ups et PME innovantes dans le secteur des nanotechnologies.

Les freins au développement d’une indépendance technologique

Malgré une volonté politique affirmée, plusieurs obstacles persistent. Produire des semi-conducteurs exige des investissements considérables, une expertise de très haut niveau et des délais longs pour rendre les usines opérationnelles (souvent 3 à 5 ans).

Le coût de développement et de production en Europe demeure également plus élevé qu’en Asie. Cela oblige les États à subventionner massivement les entreprises pour éviter une perte de compétitivité.

Autre difficulté : la dépendance à certaines technologies critiques d’origine américaine, notamment dans la lithographie, où l’entreprise néerlandaise ASML détient le monopole mondial sur les machines EUV (Extreme Ultraviolet). Les chaînes de production restent donc très interconnectées à l’échelle mondiale, rendant l’autonomie difficile dans l’absolu.

La formation et les compétences : un autre pilier de l’autonomie

Un autre volet essentiel de l’indépendance stratégique réside dans les compétences humaines. Le secteur des semi-conducteurs souffre de pénuries de main-d’œuvre qualifiée, en particulier d’ingénieurs, de techniciens spécialisés et de chercheurs.

Divers programmes visent à répondre à ces enjeux :

  • Création de cursus dédiés dans les écoles d’ingénieurs (INP Grenoble, CPE Lyon, Polytech, etc.).
  • Développement de formations continues pour les reconversions professionnelles.
  • Renforcement des partenariats entre universités, instituts de recherche et entreprises industrielles.

Il ne suffit pas de bâtir des usines : il faut aussi une base solide de talents pour concevoir, produire et faire évoluer des technologies en constante mutation.

Quel positionnement face aux géants mondiaux ?

La montée en puissance de la Chine, l’hégémonie des États-Unis dans les couches logicielles et le rôle central de Taïwan dans la fabrication posent la question du positionnement stratégique de la France. À défaut de rivaliser avec les géants en termes de volume de production, la France peut jouer une carte maîtresse : l’innovation.

La spécialisation sur des segments de niche — tels que les semi-conducteurs pour l’automobile électrique, pour l’aérospatial, ou la cybersécurisation des systèmes embarqués — pourrait être un facteur différenciateur. Les partenariats public-privé et les clusters technologiques français sont bien positionnés pour tirer parti de cette approche ciblée.

De plus, la mise en réseau avec les autres pays européens — comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Italie — permettra de mutualiser les savoir-faire et les ressources afin de créer une chaîne de valeur européenne intégrée et résiliente.

Une dynamique à long terme conditionnée par les politiques industrielles

Pour bâtir une véritable indépendance stratégique dans les semi-conducteurs, la France devra maintenir une politique industrielle cohérente, portée par une vision à long terme. Le soutien public doit s’inscrire dans un cadre stable, avec des financements clairs et une régulation facilitant l’innovation.

La collaboration est aussi essentielle : entre État, collectivités locales, entreprises, universités et laboratoires. Les résultats ne seront visibles qu’à moyen ou long terme, mais les premiers jalons sont en place.

Finalement, si l’indépendance totale semble illusoire dans une industrie mondialisée, la résilience — c’est-à-dire la capacité à continuer à innover, produire et approvisionner en cas de crise — constitue une ambition réaliste et souhaitable. L’industrie française des semi-conducteurs prend aujourd’hui cette direction, en accélérant ses investissements et en réaffirmant son importance stratégique.